En cette période de coupe d’Europe, je fais partie de celles et ceux (oui oui, il y en a !) qui fulminent contre l’omniprésence du ballon rond, la multiplication des écrans HD à chaque coin de bars et le détournement quasi systématique de l’attention publique, au profit d’un engouement que les incultes du sport comme moi ne comprennent pas.
Parce qu’on en a trop rarement l’occasion, j’en profite pour décharger ma jauge de protestation contre l’ubiquité d’un logo flashy sur mes produits de consommation courante, dont la plupart n’ont aucun rapport avec le foot. Je m’insurge contre les modifications de mon programme TV et contre l’absence de décalages horaires entre la Pologne et la Suisse. Enfin, je me révolte contre cette manie des paris sportifs, voie royale du blanchiment d’argent, mue officiellement par les prédictions d’un bestiaire ridicule, officieusement par les formules mathématiques douteuses des bistroteux. Pragmatique, je me console en profitant des promotions ad hoc et conclus, en pédante cynique de mauvaise foi, que le sport, ce n’est rien que du marketing.
Alors forcément, le 8 juin, je suis en porte-à-faux. Mais comme c’est accessoirement aussi le lancement des festivals d’été, j’ai d’autres chats à fouetter. Samedi soir, direction le Caribana, persuadée que la pop excentrique de Charlie Winston et les solos hendrixiens de Keziah Jones me protégeront de la folie du soccer. Vers 21h00, attablée à une de ces familières tables en bois d’open air en compagnie d’une blonde et d’un fajitas, j’observe les autres festivaliers sans comprendre pourquoi leurs regards sont tous rivés dans la même direction, qui n’est en plus pas celle de la scène où vient de se produire le chanteur de Like a Hobbo.
Un grand écran trône au-dessus des tireuses à bières et du staff qui s’active. L’Allemagne rencontre le Portugal. Ben oui. Evidemment.
Je ne peux retenir une remarque de réac’ qui a pour effet miraculeux d’extirper mon voisin de banquette de son hypnose footbalistique. Après m’avoir servi un godet de blanc nyonnais, lui et ses acolytes entreprennent courageusement de m’expliquer les vertus de ce sport. Je pose alors quelques questions pratiques : Pourquoi les allemands portent-ils des maillots blancs ? Quelle est la différence entre un carton jaune et un carton rouge? Pourquoi l’arbitre a-t-il sifflé juste à l’instant ? Leur patience m’émeut, leur enthousiasme me gagne et lorsqu’à la 72ème minute, c’est le but, je me surprends à bondir encore plus haut que les centaines de fans réunis sous la tente du bar Le Pub ! Est-ce que cela veut dire que je suis désormais une groupie de la Mannschaft ? Peut-être. Mais ça signifie surtout que, si je n’ai toujours pas compris ce qu’est un hors-jeu, j’ai saisi cette ardeur qui rassemble les supporters, cet amour de la compétition dans l’amitié et cette joyeuse capacité à les transmettre à ceux qui, comme moi, jugèrent, sans la connaître, la passion du ballon rond.
L’allégresse de la victoire nous poursuivra jusqu’au bout de la nuit musicale, jusqu’aux sons électrifiant des guitares de Keziah, à faire frémir les rives du Léman de Crans-sur-Nyon à Versoix. Et il est fort probable qu’elle me suivra jusqu’à la fin du championnat.
D’ailleurs, il faut que je vous laisse : Dans quelques heures, l’Allemagne affronte les Pays-Bas (qui risquent d’avoir les crocs vu leur surprenante défaite face aux Danois) et mes nouveaux amis du Caribana ne vont pas tarder à me rejoindre sous l’écran LCD de mon bar lausannois préféré.

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